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Bonsoir.

Voici "Sans titre" de Jennifer VALLAURI, lauréate du 3ème prix du concours "Blasco Ibañez 2014", .

Comme pour les deux premières nouvelles lauréates, voici le commentaire de Monsieur Maurice Lethurgez lors de la remise des prix à Fontana Rosa : "Il est une troisième nouvelle qui porte comme intitulé, ces simples mots mis entre parenthèses : (Sans titre). Elle a cette particularité de ne répondre que partiellement au thème imposé : « Sur la Côte d'Azur ». Certes, elle commence par cette phrase : « Cela fait dix ans que je suis installé à Nice avec Jeanne. » Mais ensuite, son déroulement ne témoigne d'aucune présence réelle, décrite, ressentie voire imaginée qui nous rappellerait que nous sommes sur la Côte d'Azur. Nous apprenons que nous sommes sur la Côte d'azur que par cette première phrase et à la dernière phrase lorsque le narrateur lit sa propre stèle mortuaire... Toutefois, le déroulement de cette nouvelle répond parfaitement à l'ensemble des contraintes inhérentes au genre littéraire qu'est la nouvelle et le style est alerte, soigné, la psychologie du narrateur est suggérée avec une certaine délicatesse où perce l'inquiétude et l'incompréhension et l'intérêt est maintenu du début jusqu'à la fin. Certes, ce narrateur romancier, dont la conscience se parle et continue de nous parler tout en passant de vie à trépas, s'il ne comprend pas la situation dans laquelle il voit les autres agir en sa présence, va soudain découvrir en les suivant vers le cimetière jusqu'à sa tombe où il découvre son nom : Gaston-Alfred-Louis LEROUX 1868-1927. Événement qui nous ramène à Nice où est enterré cet écrivain qui inventa le héros reporter détective Rouletabille. La chute pour être bien perçue, par le lecteur, comme ne pouvant se dérouler que sur la Côte d'Azur, nécessite que le lecteur sache qui fut Gaston Leroux... Même si j'ai beaucoup aimé cette nouvelle (Sans Titre) elle ne s'inscrit que partiellement dans la thématique imposée, mais il y a en elle de grandes qualités et de grandes promesses.. En conséquence elle se voit proposer le troisième prix."

(Sans Titre)

Par

Jennifer VALLAURI

Cela fait maintenant dix ans que je me suis installé à Nice avec Jeanne. Après avoir fondé la société des cinéromans, nous avons décidé de vivre sur la Côte d’Azur, séduit par le paysage, les rayons du soleil qui se reflètent sur l’eau transparente de la mer, et le ciel bleu que je ne me lasserai jamais de regarder. La nuit, il est si dégagé qu’il m’arrive de ne pas dormir pour pouvoir contempler les étoiles et y trouver de l’inspiration pour mes romans.

C’était une journée comme les autres, le soleil de seize heures frappait sur le chapeau de paille de Jeanne. Elle était assise sur une chaise de notre salon de jardin et sirotait une citronnade tout en lisant A l’ombre des jeunes filles en fleur. Quant à moi, je m’affairais à mes occupations, me complimentant intérieurement sur la beauté de mon domaine et de ma femme. Je m’assois à ses côtés pour lire le journal quotidien. Le téléphone sonne, elle court au salon le chercher et revient quelques minutes plus tard. « René Navarre passera prendre le thé demain à seize heures. Il a quelque chose à te dire. » m’annonce-t-elle.  Je me demande pourquoi mon associé veut me voir. Mais, de toute évidence, c'est important. René et moi avons travaillé ensemble pour la société des Cinéromans et nous sommes restés de très bons amis bien que je le trouve parfois envahissant ; il fait rire Jeanne, ce qui me fait sourire aussi, bien que je ne le trouve pas vraiment drôle. L’après-midi passe et nous parlons de diverses choses. Jeanne aime bien me raconter les ragots qu’elle a entendus dans les rues et je m’amuse à l’écouter. Au dîner, nous mangeons une pièce de viande accompagnée d’une simple salade car elle n’a jamais eu un gros appétit.

Je me couche à vingt et une heure trente, après avoir contemplé les étoiles par la fenêtre. Je ne suis pas vraiment fatigué mais je me sens bien dans mon lit. Je songe à mon prochain roman, je pense en écrire un sur le thème de la peine de mort contre laquelle je milite depuis maintenant plusieurs années. Il me faut une histoire différente de celle que j’ai écrite dans ma pièce La Maison des juges. J'entends Jeanne qui monte se coucher aux alentours de vingt-trois heures. Je pense aussi à ce que veut m’annoncer René. Puis je décide de fermer les yeux pour trouver le sommeil. Un moment plus tard, je suis réveillé par des nausées insupportables. Je décide d’aller prendre l’air et, en me relevant, je sens une douleur dans mon thorax. Je me recouche donc, « ça va passer » me dis-je. J’essaie de me rendormir mais la douleur s’intensifie. La sueur commence à couler le long de mes tempes alors que je n’ai pas vraiment chaud. Ma respiration devient saccadée, mon pouls s’accélère, je manque de m’évanouir, et pense à appeler Jeanne, puis plus rien. D’un coup mon souffle et mon cœur reprennent leur rythme normal, et je m’endors enfin, rassuré.

Le lendemain matin en me réveillant, je me sens reposé comme jamais. Je ne sais pas l’heure qu’il peut être, mais les rayons du soleil passent à travers les volets.  Je reste un peu dans le lit, savourant le calme et la température ambiante de cette matinée. Je regarde ma montre, dix heures trente. Il est tard, Jeanne doit avoir terminée de déjeuner depuis longtemps. Je me lève et après m’être habillé, je descends dans la salle à manger. Il n’y a personne. Jeanne est sûrement au marché… J’attends. J’attends son retour, assis sur le fauteuil du salon en pensant au livre que je suis en train d’écrire.

Il est onze heure quarante-cinq et toujours pas de Jeanne dans la maison. Je commence à m’inquiéter. A midi, elle n’est toujours pas là. Mais, comme je n'ai pas très faim, je retourne dormir.  A seize heures, j’entends parler dans le salon. René ! Je l’avais oublié. Je me lève et me dirige vers la porte, quand je tente de l’ouvrir, elle est fermée à clef, je suis enfermée dans ma chambre ! Qu’est-ce-que cela veut dire ? Et puis, en tendant l’oreille, j’entends Jeanne, elle est rentrée et parle avec mon ami. Mais sa voix n’est pas habituelle, elle est en train de pleurer. Il y a tellement de désespoir et de détresse dans sa voix que je tend l'oreille pour l'écouter. René a la voix enrouée lui aussi, il est sur le point de pleurer. Je ne comprends pas bien leur conversation mais  j’entends « J’étais venu pour lui dire que Mister Flow est élu roman de l’année... » mais ma joie est si intense que je ne parviens pas à entendre la suite. Mon roman est élu roman de l’année et j’en suis fier !  Les pleurs de ma femme qui s’intensifient me ramènent à la réalité. Leur conversation dure encore un moment sans que je ne puisse la comprendre puis j’entends la porte d’entrée se refermer. Au bruit, je devine que Jeanne est en train de monter les escaliers en bois qui grincent sous ses pas. Elle ouvre la porte de la chambre, elle pleure toujours. Ses cheveux blonds sont en bataille et elle n’a pas pris la peine de se parfumer. Elle rentre dans la pièce et ne m’adresse pas un seul regard. Je ne dis rien, attendant qu’elle brise le silence. Mais tout ce qu’elle fait, c’est de préparer son départ. Elle prend quelques affaires sur l’étagère en bois et les met dans un sac. Je la regarde toujours, elle m’évite. Les larmes ravagent ses joues mais elle reste silencieuse. Je ne dis toujours rien, je sais qu’elle n’aime pas pleurer devant les gens. Elle ferme le sac et va s’asseoir sur le lit. Je me décide enfin à parler « Que se passe-t-il ? », elle ne répond pas. Elle regarde le sol et a l’air épuisé. Je continue « Je sais que tu n’aimes pas pleurer devant moi, mais ce n’est pas une raison pour m’ignorer. » Elle reste muette fixant toujours le sol. Je m’énerve « Voyons, Jeanne, tu peux me dire ce qui ne va pas !!! Tu commences à m’inquiéter ! » Et pour toute réponse, elle se lève, prend son sac et s’en va, sans faire attention à ma voix qui lui crie de rester ici, comme si je n’existais pas. Elle est en train de partir, en pleurs, et je ne sais rien de la source de ce chagrin. Je reste un moment assis sur le lit, abasourdi, m’interroge sur ce qui a pu se passer dans la tête de ma femme pour partir et m’ignorer ainsi. Et puis, trop tard, je me dis que j’aurais mieux fais de la suivre. Je me lève alors et fait les cent pas dans la pièce, cherchant une solution. René ! Il était avec elle ce matin.

Je me dirige donc chez René. En marchant, j’admire la beauté de ce paysage dont je ne me lasserai jamais. Les oiseaux volent et chantent, les quelques nuages présents sont d’un blanc éclatant. La mer s’étend à perte de vue et j’en oublie presque la raison de ma sortie. Il est dix-sept heures quinze et nous sommes dimanche, de nombreux enfants sont dans la rue. Certains jouent aux osselets, d’autres chantent des comptines tandis que d’autres encore profitent simplement du beau temps du mois d’avril.

J’arrive chez mon ami, déterminé à avoir des réponses au sujet de Jeanne. Je tape sur la porte en bois, une fois, deux fois, personne ne vient m’ouvrir. A la troisième fois, c’est la bonne de René qui vient m’ouvrir. Je lui adresse un sourire et esquisse un geste. Elle regarde à droite, puis à gauche et referme la porte. Sans prendre le temps de me considérer. Je ne sais pas comment réagir, elle ne m’a jamais vraiment aimé mais pourquoi m’ignore-t-elle à ce point, elle aussi ? Je ne comprends pas. Je refrappe. J’entends la voix de René à travers la porte, « Enfin ! » dis-je. Il ouvre la porte, jette un coup d’œil et la claque. Il crie. Je ne comprends toujours pas. Des larmes me montent aux yeux, j’ai sûrement fait quelque chose de mal pour qu’on m’ignore ainsi. Je suis en train de perdre mon ami et la femme que j’aime et que j’ai épousée, sans même savoir pourquoi. Sur le chemin du retour, j’essaie de me remémorer ces derniers jours, cherchant si je les ai offensés, mais je ne trouve rien. Je n’ai rien à me reprocher. Pourtant je repense aux larmes de mon épouse, ce n’était pas anodin. Lorsque j’arrive devant ma maison, je vois que Jeanne est rentrée. Je pense qu’elle a besoin d’être seule et je n’ai pas envie de la forcer à me parler. Je décide donc de ne pas passer la nuit ici. Je pars et traverse les rues, sans savoir où je vais.

La nuit commence à tomber. Je ne sais pas exactement l’heure qu’il est, je n’ai pas ma montre. Alors je marche encore. Je ne pense à rien, j’essaie de faire le vide. Mais le silence de ma femme et ses larmes m’obsèdent. Lui ai-je fait du mal ? J’essaie de penser à ce qui pourrait me rassurer. Mon livre a été élu roman de l’année. J’en suis si fier. Mais ce serait tellement mieux si j’avais pu partager cette fierté avec Jeanne ou autour d’un verre avec René. Demain, j’irai d’abord chez René. Je m’imposerai et j’arriverai à savoir ce que me cache mon épouse. Ensuite, j’irai la rejoindre avec un bouquet de fleurs, des tulipes, ses fleurs favorites. Les rues se font de plus en plus sombres et je ne sais pas depuis combien de temps je marche. Sûrement depuis quelques heures. Ça m’est égal.

Les heures passent et je vois le soleil se lever derrière la colline du château. Je décide d’y passer. La vue y est magnifique. Alors je continue ma marche. Quand j’arrive à mon but, je suis surpris par la pluie. Je regarde la mer qui est désormais un bleu marine à cause du ciel couvert. Mon œil dérive vers le cimetière. De nombreuses personnes sont rassemblées à l’intérieur, toutes vêtues de noir. Une silhouette m’est familière. Une femme de dos. Avec son chapeau, ses cheveux bruns qui tombent dans son cou. Pleine de grâce naturelle, elle porte  une longue robe sombre qui arrive au ras du sol. Jeanne ?! Je m’approche, pour confirmer mon hypothèse. Je marche jusqu’à l’entrée du cimetière. Il n’y a aucun doute, c’est elle. C’est donc pour ça qu’elle pleurait ? Qui est enterré ici ? Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ?  Je marche plus vite. J’aperçois le marbre de la pierre tombale. Je me fraie un passage entre les personnes, qui me sont toutes familières, mais je n’ai pas le temps de leur adresser un mot que l’inscription sur le marbre attire mes yeux :

« Gaston-Alfred-Louis LEROUX

1868 – 1927 »

Mon prénom. Mon nom de famille. Mon année de naissance. Mon année de mort."

Gaston Leroux

Gaston Leroux

Tag(s) : #Jennifer VALLAURI, #Cercle Blasco Ibañez, #Concours de Nouvelle Vicente Blasco Ibanez, #(Sans titre), #Patrick Estève

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