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Bonsoir.

Dans le cadre de la publication des nouvelles du concours 2014, voici "Je reviendrai t'accompagner" de Mlle Célia CASIGLIA, 2ème prix du concours "Blasco Ibañez 2014".

Monsieur Lethurgez, lors de la remise des Prix, a déclaré ce qui suit à propos de "Je reviendrai t'accompagner" : Ah ! Voici la deuxième nouvelle que le jury a retenue : « Je reviendrai t'accompagner » est son titre. Elle commence par un coup de téléphone qui va faire revenir la narratrice, Mademoiselle Lévy, de la région parisienne où elle est installée et travaille depuis quelques années à Menton où elle est née et a vécu longuement. Elle y revient à la demande de son vieil oncle hospitalisé et qui veut la revoir au moins toute une journée en tête à tête comme dans le passé lorsqu'elle était une petite fille. L'argument de l'action est rigoureusement mis en place et l'ensemble répond aux contraintes inhérentes du genre qu'est la nouvelle. La psychologie de la narratrice est délicatement suggérée et ponctuée de bribes de souvenirs de l'enfance avec cet oncle. On revit des instants du passé simplement suggérés tout en vivant des instants présents... Et les gestes du passé sont aisément retrouvés dans la complicité des retrouvailles mais le vieil oncle sait bien que c'est la dernière fois et il en savoure toute la durée jusqu'à l'instant des confidences et du dernier cadeau : « Tu vois, dit-il, cette petite caisse ; tu l'ouvriras et tu y trouveras un petit livre... Ce sont mes mémoires de pêcheur mentonnais... » En conséquence la nouvelle « Je reviendrai t'accompagner » s'est vu attribuer le deuxième prix... Et nous sommes là aussi dans l'esprit d'une transmission..."

 

JE REVIENDRAI T'ACCOMPAGNER...

Par

Célia CASIGLIA

    

Une sonnerie de téléphone... J'ouvre un œil... Ma chambre baigne encore dans la pénombre.

Je me retourne dans mon lit, me blottis dans la chaleur des draps, bien décidée à profiter de ce premier jour de vacances. Il faut dire que je suis encore légèrement grisée par la soirée de la veille où, avec mes collègues, nous avons fêté ma promotion au sein de l'agence immobilière dans laquelle je travaille. La vie parisienne, pour moi jeune provinciale, est exaltante mais cette semaine de congé bien méritée me fera le plus grand bien.

La sonnerie retentit à nouveau... « Qui peut bien m'appeler à une heure aussi matinale ? »

Tout en ronchonnant , je me lève...

« Allô, Mademoiselle Lévy?

- Oui ?

- Bonjour, je me présente, Mademoiselle Martin, je suis infirmière en chef à l'hôpital de La Palmosa à Menton. Votre oncle, Monsieur Dubois François, est hospitalisé depuis plusieurs semaines. Avez-vous eu des nouvelles récemment?

- Euh... Non, cela fait plusieurs années que je ne suis plus descendue dans le Sud. Que lui arrive-t-il ?

- Monsieur Dubois est très âgé, son état se dégrade et j'ai bien peur de devoir vous annoncer que ses jours sont comptés. Il demande très souvent de vos nouvelles et dit que vous représentez tout ce qu'il lui reste.

- Que puis-je faire pour lui?

- Mademoiselle Lévy, venez, si vous le pouvez. Il m'a confié que son dernier souhait serait celui de passer une journée avec vous. C'est important, croyez-moi ! 

- C'est mon premier jour de vacances, le temps de régler quelques détails, trouver un billet de train et je serai à son chevet. Embrassez-le pour moi. »

Je raccroche à la fois étonnée et très inquiète. Je ne dois pas me perdre dans des réflexions, pour le moment,  inutiles. Tout doit être prêt pour un départ demain matin.

Le paysage défile à toute allure. Assise depuis plusieurs heures, dans le compartiment du train qui m'amène vers la mer, je referme mon livre. Impossible de me concentrer sur ma lecture tant mes pensées me ramènent vers mon enfance. J'ai grandi dans un petit village de montagne des Alpes Maritimes, choyée par une famille aimante. Mon oncle a tenu une place très importante dans ma jeunesse. Mes grands-parents étaient issus d'une famille de pêcheurs. Il est le dernier à avoir perpétué cette tradition. Que de sorties en mer nous avons faites dès le retour des beaux jours. Il m'a appris à nager, à pêcher, à apprivoiser la mer. Je me souviens d'une journée ensoleillée, je devais avoir dans les six ans à peine où nous avons fait une balade en mer le long de la côte jusqu'à Villefranche. J'étais impressionnée dans la rade de voir de gros bateaux alors que nous semblions si fragiles dans notre petite embarcation de bois.

Un bruit strident suivi d'un klaxon me tire de ma rêverie...

Je récupère ma valise et me dirige vers la sortie de la gare. Le soleil m’éblouit, mes yeux ont perdu l'habitude de la forte luminosité depuis mon installation à la capitale. Ses rayons me réchauffent et me procurent un état de bien-être.

Je monte dans un taxi qui me dépose devant un grand parc ombragé par de hauts palmiers. Un panneau hôpital m'indique que je suis arrivée. Dans le hall, je m'adresse à une jeune femme à l’accueil. Elle me donne très gentiment le numéro de la chambre. J'emprunte un long couloir blanc éclairé par des néons ; je ne suis pas très à l'aise, l'odeur des hôpitaux m'a toujours incommodée. Je suis devant le 206, je marque une pause et hésite à avancer. Je me décide à toquer et une voix frêle m'invite à entrer. Je vois mon oncle allongé sur un lit, le visage fatigué, les traits tirés et le regard perdu dans le vide. A ma vue, un grand sourire se dessine sur ses lèvres. Il me fait signe d'approcher et je m'installe près de lui après l'avoir embrassé affectueusement. Sa main presse la mienne.

« Bonjour ma belle, comme tu as grandi ; tu as vraiment changé depuis tout ce temps et tu es devenue une bien jolie femme. Merci d'être venue aussi vite ; tu sais, mes journées sont longues et douloureuses ; j'ai une faveur à te demander.

- Dis-moi mon oncle, je suis venue pour toi, je ferai tout ce que tu voudras. 

- Tu te souviens de ma barque, tu adorais que je t’emmène en mer avec moi ; j'aimerais retourner au port pour pouvoir faire une dernière sortie sur la ''MAGGY'' avec toi. 

- Mon oncle, jamais les infirmières ne te laisseront sortir d'ici puisque tu es souffrant. 

- Mon enfant, tout est déjà organisé : il ne manquait plus que toi. 

- Je viendrai te chercher demain... »

Dès mon arrivée, il se lève lentement ; je lui prends le bras pour le soutenir. Son manteau et sa casquette se trouvent dans le placard. Il a du mal à se vêtir, ses gestes sont désormais lents et imprécis mais je suis là pour l'aider. En sortant dans le couloir, il prend sa canne et ouvre la porte pour me laisser passer.

« Bonne journée Monsieur Dubois, vous avez de la chance, le temps est magnifique aujourd'hui, soyez prudent et surtout prenez bien vos médicaments ! 

- Parfait pour sortir en mer Mme Martin.

- Tâchez de rentrer avant le coucher du soleil. A ce soir ! »

Il se tourne vers moi, un sourire radieux au bord des lèvres et doucement me murmure : « Je n'en ai que faire de ses médicaments ; tu verras l'air iodé sera mon remède le plus efficace. »

Un taxi nous attend devant l'entrée. J'installe confortablement mon oncle et indique au chauffeur la direction ''des Sablettes''.  François regarde par la fenêtre, les yeux figés sur le paysage extérieur comme s'il voulait emmagasiner un maximum d'images.

En arrivant devant le vieux port, nous sortons de la voiture. Je m'avance de quelques pas mais mon oncle reste en retrait, debout, immobile.

« Regarde comme ce tableau est beau, ma fille. Tous ces bateaux, des barques et des voiliers de toutes les couleurs. Chacun est différent et porte la marque de son propriétaire et de son histoire. Tu vois là-bas, sur le ponton, les filets de pêche étalés ? Ce que je préfère, moi, c'est fermer les yeux et écouter le bruit de la brise et des mouettes qui crient. Au fond, les vagues viennent se briser sur la digue de pierre. Tiens ! Un voilier est en train de rentrer dans le port. C'est très complexe, tu sais, cette manœuvre ; il faut s'aider du phare qui indique la direction et surtout aller très lentement. 

- Je ne me souvenais plus que ce fût aussi beau ; les filets ont l'air rempli ; la pêche a dû être bonne ce matin. 

- Tourne-toi ma jolie, admire cette belle allée bordée de palmiers. Nous sommes au pied de la vieille ville, toutes ces couleurs différentes sur les façades donnent une unité magnifique. Il y a du rouge, du vert pâle et même du jaune. Tu peux contempler la basilique Saint Michel qui domine toute la ville. J'ai toujours pensé qu'elle veille sur les pêcheurs en protégeant le port. » Il pousse un long soupir, semble chercher sa respiration mais reprend :

« Je suis tellement heureux ! »

Nous avançons vers l'embarcation bras dessus bras dessous tout en profitant du soleil qui réchauffe notre visage.

Je le regarde grimper sur le pointu d'un pas devenu plus sûr et me prends à songer à sa vie.

C'est un homme qui a toujours travaillé pour faire perdurer la tradition de la pêche. Pas très grand, il est aujourd'hui un peu courbé. Son visage est buriné, ses joues sont couvertes de tâches brunes causées par de longues années de soleil. Le bleu profond de ses yeux est semblable à celui de la mer. 

« Ma belle MAGGY, tu m'as tant manqué ; tu n'as pas changé ; seule ta coque est un peu fanée et mériterai un bon coup de rouleau! 

- Mon oncle, pourquoi MAGGY ? 

François baisse la tête, semble songeur, ses yeux bleus sont humides :

« A quoi bon parler de tout cela ; tu sais le nom d'un bateau pour son propriétaire représente un événement important de sa vie. Ce peut être un lieu, le nom d'un enfant ou.... 

- Désolée, je ne voulais pas être indiscrète.

- L'année de mes vingt ans, j'ai rencontré une très jolie fille. C'était le 29 juin, le jour de la Saint Pierre, tu sais, c'est la fête des pêcheurs. La tradition consistait à brûler une barque et nous dansions une bonne partie de la nuit. Les jours passaient agréablement à ses côtés, j'étais fou amoureux d'elle. Mais la guerre a éclaté et nous a séparés. Je ne l'ai plus jamais revue mais elle reste mon seul amour. Elle s'appelait Marguerite mais tout le monde disait Maggy. »

Le pointu semblait prêt. Le mât était dressé, la caisse en bois contenant les lignes et le harpon déballée, la glacière avec les appâts frais et les sardines était à la poupe.

Mon oncle amarra la lanière des avirons et commença à ramer vers la sortie du port. Personne ne parlait et seul le claquement des rames résonnait. Malgré son état d’extrême fragilité, ses gestes étaient sûrs et précis comme si un regain de vitalité l'avait gagné.

La ville de Menton éclatait de lumière. Elle s'étalait sur la mer entourée par de hautes montagnes aux sommets encore légèrement enneigés. A l'est, on apercevait la frontière italienne avec ses villas datant de la fin du dix-neuvième siècle et leurs jardins exotiques.

A l'ouest, le Bastion terminait la digue entre le port et le quai Napoléon III. Depuis le large, le spectacle sur la cité était grandiose.

Le vieil homme jeta l'ancre et me tendit une canne équipée d'un grand moulinet. Il y accrocha un hameçon, appâta une sardine et me guida pour envoyer la ligne à l'eau. Il fit de même et nous patientâmes tranquillement en regardant la mer calme et limpide.

Dix minutes plus tard, quelque chose venait de faire frémir le bout de ma canne. Sur les conseils avisés de François, je me mis à mouliner de toutes mes forces et sortit un poisson luisant.

« Bravo ma fille, tu n'as pas oublié tout ce que je t'avais appris ! »

Au total, en quelques heures, nous avions réussi à attraper deux dorades et quatre loups.

Mon oncle s'assit sur une chaise et observa le seau où les poissons se débattaient encore. Il se mit bientôt à sommeiller. Je pris une vieille couverture et l'étalai sur ses épaules. C'étaient d'étranges épaules encore puissantes pour son âge. Je restai un long moment à l'observer en me demandant quel pouvait être son rêve...

Puis, il ouvrit les yeux et pendant un moment, ce fut comme s'il revenait d'un voyage très lointain. Il but lentement le café que je lui tendis. C'est tout ce qu'il accepta de la journée malgré mes protestations. Depuis plusieurs semaines maintenant il m'expliqua que manger le laissait indifférent.

Le soleil commençait à descendre, l'eau se faisait bleu sombre, il était temps de regagner le port.

« Ma fille, aujourd'hui, tu m'as permis d'accomplir mon dernier rêve. Tu sais, je me sens épuisé et je dois hélas m'en aller...Je pars désormais sereinement. Lorsque je ne serai plus, reviens sur la MAGGY ; tu vois, là-bas, cette petite caisse ; tu l'ouvriras et tu y trouveras un petit livre…Ce sont mes mémoires de pêcheur mentonnais. » 

 

Tag(s) : #Célia CASIGLIA, #Je reviendrai t'accompagner, #Cercle Blasco Ibañez, #Concours de Nouvelle Vicente Blasco Ibanez, #Patrick Estève

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