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Bonsoir.

Comme indiqué dans notre règlement, et comme annoncé lors de la remise des prix du 1er Concours de la nouvelle pour lycéens Blasco Ibañez 2014 à Fontana Rosa, vous trouverez ci-après la publication du 1er Prix.

Pour rappel, voici ce qu'a écrit Monsieur Maurice Lethurgez, à propos de cette nouvelle : "La nouvelle « Le citron d’Ève » répond pleinement à la thématique de cette année « Sur la Côte d'Azur ». Plus encore elle se déroule à Menton en suggérant, sans le dire, que sa fête des citrons se rattacherait à la fuite d’Ève du Paradis perdu avec ce fruit d'or qui donnera les citronniers dans le paradis qu'est Menton. Il y a bien entendu unité de lieu et d'action. Et si les personnages humains sont au nombre de trois : le Vieux, le Narrateur et la belle Olivia, il est d'autres personnages qui sont au cœur de cette nouvelle, ce sont les citronniers qui, en quelque sorte vont métaphoriser l'exploitation que le narrateur, qui les a reçus en héritage de la part du Vieux, va leur infliger, par ignorance, avec son désir de tirer le profit le plus grand dès la première récolte. C'est le drame de la souffrance liée à l'exploitation jusqu'à l'épuisement qui est ici métaphorisé. Nous sommes d'abord au cœur du comportement premier de l'homme ainsi que secondairement de sa prise de conscience éthique, du mal qu'il a ainsi provoqué, mal qu'il cherchera à combattre pour qu'enfin la Nature symbolisée par les citronniers et la nature humaine retrouvent l'équilibre du mieux vivre ensemble jusqu'à cette transmission entre les générations entre le Vieux et le narrateur et le fils du narrateur dont nous apprenons à la fin de la nouvelle qu'il porterait le prénom du Vieux : Adrien... La transmission s'accomplit... Je me permets de souligner sur le plan de l'écriture quelque chose qui pour moi est une réelle surprise dont je voudrais témoigner. Je vais lire la deuxième phrase de cette nouvelle qui parle d'Adam et Ève et je m'expliquerai. Voici cette phrase : « Après avoir erré des jours durant sur la terre, ils arrivèrent dans un endroit magnifique leur rappelant en tous points leur jadis demeure, la baie de Garavan. » Leur « jadis demeure » « Jadis » adverbe de temps est ici employé comme s'il s'agissait d'un adjectif et placé en avant du substantif « demeure » L'effet produit par la singularité de cette écriture place de façon encore plus évidente la demeure hors du temps.En conséquence, la nouvelle « Le citron d'Ève » se voit proposer le premier prix."

Voici donc "Le Citron d'Eve".

Le citron d’Eve

par

Gaëlle LEM

 

« Lorsque Dieu chassa du jardin d’Eden l’homme et la femme pécheur, Eve prit avec elle un fruit d’or en souvenir de ce paradis perdu.

Après avoir errés des jours durant sur la Terre, ils arrivèrent dans un endroit magnifique leur rappelant en tous points leur jadis demeure, la baie de Garavan.

C’est dans cet endroit au climat accueillant qu’Eve planta le fruit d’or dont elle s’était emparée, de celui-ci naquit un citronnier arbre tantôt vêtu d’un manteau de fleurs blanches au parfum délicat, tantôt laissant place à une parure dorée faisant pâlir les plus beaux éclats de l’aube.

C’est ainsi qu’en ce lieu bercé par les flots de la mer et baigné par les rayons du Soleil, Menton vit le jour. ».

Il aimait bien cette histoire, le vieux ; de toutes, c’était certainement sa préférée. Il était toujours assis là, sur une chaise en osier tressé, à côté de son étalage de citrons au marché couvert, la mer en face du bâtiment et le chant des oiseaux marins se mêlant au bruit des vagues et des vendeurs.

A cette époque, je n’étais qu’un gamin et lui un homme d’une soixantaine d’années, le béret sur la tête et la moustache blanche au dessus de ses lèvres charnues. Je trouvais que son visage ressemblait à celui de M. Seguin, un rapprochement dû à l’imagination d’un enfant dont les contes ont marqué la mémoire.

Il vendait des Bignettes, des Bullotins mais surtout des Sériésqués, je m’en souviens car à chaque fois qu’il finissait son histoire quotidienne, il m’en donnait un, la peau épaisse et lisse, renfermant une chair sucrée et douce.

Je descendais aussi souvent que je le pouvais de ma maison dans la vieille ville pour venir écouter les histoires du vieux et manger l’un de ses citrons au goût si sucré. Ceux des « Prime fiou » étaient sans doute les meilleurs. Ramassés entre octobre et février, c’était à ce moment là que les arbres étaient au meilleur de leur forme et donnaient des fruits d’une qualité exceptionnelle.  Mais je ne savais pourquoi quand on mangeait les fruits tout en écoutant ses histoires, leur saveur devenait unique, une impression de gamin, sans doute.

Il n’y avait guère que moi, les passants et les touristes qui l’écoutaient, le vieux, il n’avait ni femme ni enfant et son seul plaisir était ses citrons et ses citronniers ; et il a bien réussi son coup le vieux, puisqu’il me l’a transmise sa sacrée passion.

Pourquoi je vous raconte tout ca ? Pour qu’on se souvienne de lui, tiens ! Un mois avant mon dix-neuvième anniversaire, il a cassé sa pipe tout seul, un  matin.

A ce moment-là, je faisais encore des études d’agrumiculture au lycée Vert Azur d’ Antibes. Trois jours après son enterrement, un notaire est venu me voir. Figurez-vous que le vieux avait laissé une lettre à mon intention, elle disait :

«  Mon cher Paul,

Je sais que, comme moi, tu possèdes un grand amour pour les citrons, dont je t’ai si savamment vanté les mérites.

C’est pour cela qu’étant la seule personne qui daignait m’écouter et qui partageait ma passion, j’ai décidé de te léguer ma propriété d’un sétéré.

J’espère que tu en feras un bon usage et l’aimeras autant que moi. »

Le vieux me donnait sa propriété d’un sétéré ! Cela fait cent vingt citronniers ! Elle se trouvait  route de  Castellar et avait toutes les conditions adéquates pour produire des citrons d’exception autant par sa distance de la côte que par son altitude. Je n’en croyais toujours pas mes oreilles, pourtant trois semaines plus tard, j’étais installé dans ma propriété ou plutôt la propriété du vieux.

Elle était magnifique : des citronniers de partout, le bruit du vent dans les feuilles frissonnantes, le chant des oiseaux volant dans un ciel sans nuage. Cet endroit respirait le calme et la paix.  C’était la saison de la verdame, en été, et les citrons étaient gorgés de soleil. Pour ma première récolte, je me mis à attendre que les fruits soient tous mûrs pour les ramasser, ce qui m’éviterait trop de travail, ainsi, je n’avais eu qu’une récolte à faire. A la fin de celle-ci, j’étais d’excellente humeur. Les fruits étaient délicieux, la peau d’un jaune éclatant, et ils me faisaient penser au fruit d’or de la légende que le vieux nous contait. Arrivé au marché, après m’être installé, mes fruits avaient été liquidés en une matinée, vendus à des restaurateurs, des pâtissiers pour leurs fameuses tartes aux citrons, des personnes venues pour goûter ou cuisiner quelques recettes familiales dont les secrets de préparation avaient été bien gardés  durant de nombreuses générations.

Je n’avais pas à me plaindre, en aucune façon. La récolte avait été exceptionnelle. 

Cependant, les années qui suivirent furent de moins en moins bonnes, les fruits devenaient secs, la peau fine et n’avaient pas beaucoup de chair, les feuilles avaient perdu leur éclat, les arbres semblaient de plus en plus faibles et plus le temps avançait, plus les factures s’accumulaient. Ce n’était plus un paradis mais un enfer.

Je reçus une lettre d’échéance en mars disant que si d’ici huit mois, si je n’avais pas payé mes dettes, la propriété du vieux me serait enlevée.

Je me mis à tout essayer : chiffons de laine et cornes comme engrais, observation pour voir si les arbres n’étaient pas malades, rien ne marchait, ils n’avaient ni la rouille ni le mildiou ou une autre maladie.

Les citronniers ne réagissaient pas à mes soins et n’étaient pourtant pas souffrants, juste d’une grande faiblesse. Alors un matin, ne savant plus quoi faire, je descendis sur la plage du Fossan, et en regardant autour de moi, je vis le Musée Cocteau avec sa place de couleur blanche qui éblouissait mes yeux et en arrière plan, mon regard se fixa sur le marché couvert. Le bâtiment d’un jaune pâle tirant sur le blanc crème, ses fenêtres voutées faites d’un verre opaque et épais, protégé par un grillage en fer aux croisements espacés. Elles étaient entourées d’un bandeau de pierre composé de briques rouges pâles et d’une pierre couleur verte claire. Tout le long du bâtiment se trouvait un bandeau fait des mêmes composants. De part et d’autre du marché, quelques décorations sobres composées de rouge, d’orange, de vert, de blanc et de bleu outremer. Autour de l’entrée principale, des sculptures de têtes humaines semblaient observer ce qui entrait et sortait du marché. Cela faisait si longtemps que je n’étais plus venu entre ces murs, je me résolus donc à y entrer.

 A l’intérieur, la foule, le bruit des vendeurs vantant leurs produits, l’odeur des poissons, des épices, de la charcuterie et des agrumes…Les agrumes !  Cette odeur si douce, je me pris pour envie de la suivre. Je parcourrai les allées en observant la hauteur du toit de ce bâtiment, il ressemblait à un grand hangar aménagé ; du moins, c’était mon impression, je cherchais des yeux le stand d’agrumes qui avait éveillé mon odorat.

Entre deux stands (l’un de charcuterie, l’autre de légumes), je vis une femme aux cheveux d’un brun ébène, et aux yeux bleus, un bleu Méditerranée, tenant dans ses mains aux longs doigts élancés un fruit d’or. Je crus en un mirage, peut-être était-ce elle Eve, descendant du paradis m’apporter le fruit de la légende ? Puis je repris mes esprits, cependant troublé par la beauté de cette femme. L’odeur des citrons et son charme m’envoûtant, je me résolus à lui acheter un Sériésqué, une sensation me vint…une odeur…un sentiment… non ! Un souvenir ! Le souvenir de mon enfance et du vieux qui parlait de ses arbres. C’est alors qu’une phrase du vieux me revint à l’esprit :

 « Paul, mes arbres sont jeunes, ils n’auront que vingt un ans cette année, cependant comme moi, ils doivent soutenir le poids des saisons et des années qui s’écoulent. Si pour une récolte, tu attends que les fruits soient tous mûrs avant de les ramasser alors tu fatigues énormément l’arbre, c’est pour cela qu’il faut faire la récolte en plusieurs fois. »

« Eurêka ! » ai-je crié en regardant la belle marchande qui, ne comprenant pas mon état,  me demanda la raison de mon euphorie. Après lui avoir expliqué, elle me répondit par un magnifique sourire, et en me voyant partir pour ma citronneraie, elle me dit :

 « A bientôt, et bonne chance ! » Décidément, cette journée était placée sous le signe du bonheur.

C’était l’époque de la verdame, alors je me mis à enlever tous les fruits des arbres, espérant pouvoir les remettre sur pied.

Les mois passèrent et les prime fiou furent là.

Les citronniers et leurs branches de couleur brillante, leurs feuilles vertes apportant un éclat luisant au doux blanc des fleurs desquelles se dégageait un parfum envoûtant qui me rappelait en tous points celui de la vendeuse de citrons. Et les abeilles, voltigeant de fleurs en fleurs, semblaient entamer un ballet dont elles seules connaissaient les pas.

Je me mis à espérer que les fruits seraient au rendez-vous, beaux et bons, puisque le délai allait expirer.

Les premiers citrons furent magnifiques, avec un goût exceptionnel. Je fis trois récoltes espacées mais toujours aussi bonnes. Au marché, les restaurateurs et autres personnes intéressées par les fruits dorés  affluaient autour de mon stand. Cela me rappela mes débuts. Nombre de mes clients que j’avais l’habitude de livrer étaient venus me féliciter d’avoir réussi à redresser la situation. Ils me donnèrent tous un peu plus d’argent, je fus ému par une telle entraide.

Grâce à cet acte d’une grande bonté,  lorsque le délai expira, je pus rembourser mes dettes.

Les années qui suivirent furent toutes aussi bonnes, mes affaires furent florissantes, et je retournais souvent voir Olivia, la belle marchande du marché couvert. Nous avons associé nos commerces : je lui donnais  mes citrons qu’elle vendait, ce fut l’une de nos meilleures idées. Grâce à ceci, je pouvais mieux m’occuper de mes arbres et finalement je l'ai épousée. Notre mariage eu lieu dans la magnifique cathédrale Saint Michel, toute tendue de tentures rouge grenat. Dans sa robe blanche de mariée, on aurait dit l’une de mes plus belles fleurs, tant elle était jolie. Ses cheveux d’ébène tombant sur ses fine épaules couvertes de paillettes, sa robe incrustée d’éclats brillants semblait flotter dans l’air ; lorsqu’elle descendit des marches de pierre, le riz que les gens jetaient se coinçait de si et de là dans sa robe et ses cheveux. Enfin son sourire était plus éclatant que n’importe quel diamant. Il n’y avait rien à dire. Si les anges existent, alors j’en ai épousé un et je suis le plus heureux des hommes.

Quand j'y repense, sans elle, tout n'aurait pas été possible. Aujourd’hui, j’entame ma trentième année et je regarde mes enfants jouer au ballon avec un citron trop mûr ; nous avons une fille Elodie et un garçon que j’ai voulu appelé Adrien en souvenir du vieux. Ma femme toujours aussi belle, assise sur le pas de la porte, cherche une nouvelle recette de confiserie à base de citron, puisqu’elle a eu l’idée d’ouvrir une boutique de bonbons, après avoir vu les enfants se régaler en mangeant l’une de ses expériences culinaires sucrées au goût citron. Son ventre rond indique qu’un autre heureux événement sera pour les mois suivants.

Nous menons une vie prospère grâce à la propriété du vieux et de ses conseils.

« Ce que je sais avec les citrons, c'est qu’au bout d'un temps, ils se retrouvent toujours aussi beaux malgré les intempéries. » c'est ce que disait le vieux, comme quoi il avait raison sur toute la ligne !

Le Citron d'Eve de Gaëlle LEM : 1er Prix du concours Blasco Ibañez 2014
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